L’amour de la bête

En immersion dans le maquis corse, sur les traces de François Chiaroni, éleveur-fromager à Lorreto-di-Tallano

La Corse a cette façon unique de vous prendre à la gorge — par sa beauté, brute, sans filtre. Un rocher posé sur la Méditerranée, sculpté par le vent, le sel et les hommes. Ici, tout est plus intense : les silences, les odeurs, les goûts. Le terroir y est roi, et les traditions se transmettent sans folklore, simplement parce qu’elles font partie du quotidien. Après plusieurs voyages en Corse et déjà une bonne connaissance de cette région, j’ai voulu comprendre cette île autrement, en marchant. J’ai parcouru le Mare a Mare Sud, un sentier de randonnée qui relie la mer Tyrrhénienne à la mer Méditerranée, de Porto-Vecchio à Propriano, en traversant l’intérieur des terres. Il serpente entre forêts de chênes, crêtes minérales et villages perchés, où le temps semble avoir ralenti. Loin des plages, ce chemin traverse une Corse intime, silencieuse, profonde. C’est là, au détour d’une étape, que j’ai rencontré François Chiaroni. Il vit à Lorreto-di-Tallano, minuscule village suspendu dans la montagne, perdu dans un écrin de verdure. C’est un homme de terre, de feu et de bête. Et c’est chez lui, entre pierres sèches, fumée et lait chaud, que j’ai compris ce que voulait dire aimer son métier — viscéralement.

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Un geste qui ne s’invente pas

Chaque matin, de cinq à huit heures, François se lève pour traire ses cent bêtes. Soixante-dix chèvres, trente brebis. À la main. Pas de machine, jamais. « La machine, elle n’a pas d’âme. Moi, je veux sentir la peau, la chaleur, la tension dans la mamelle. » Il sourit, les mains usées, le corps fatigué. Mais heureux. Les chèvres le connaissent. Quand il entre dans le champ, elles se précipitent vers lui. Il y a là une douceur bouleversante, presque animale. « Elles ont envie d’être traites. C’est une relation de confiance. » Cette intimité avec l’animal, cette fidélité au geste ancestral, François la cultive comme un acte de foi.

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Le brocciu, l’âme du fromage corse

Dans sa bergerie, il fabrique du brocciu, ce fromage emblématique de la Corse, à base de lactosérum de brebis ou de chèvre. Le brocciu n’est pas un fromage comme les autres. Léger, aéré, frais ou affiné, il est au cœur de la cuisine corse. On le mange nature, salé, sucré, en omelette, dans les cannellonis, les fiadone ou simplement à la cuillère, encore tiède, avec du sucre. Chez François, le brocciu est vivant. Il naît dans la chaleur du lait, s’égoutte 48h, puis est salé, affiné, et naturellement fumé grâce à la cheminée. Certains fromages sont affinés plusieurs semaines dans des boîtes en bois remplies de fougères du maquis, pour conserver l’hygrométrie naturellement. Le résultat : une croûte dorée, un cœur crémeux, une odeur forte et enveloppante, un goût qui parle de terre, d’animal, de fumée et de sel. Ses fromages sont vendus sur les marchés — à Sartène, notamment — ou directement aux marcheurs du Mare a Mare. C’est même François qui a discrètement fait dévier le tracé du sentier à l’aide de panneaux faits main pour que les randonneurs passent devant chez lui. Une ruse pleine de malice, et de bon sens : ici, on ne vend pas, on partage.

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La charcuterie, une autre mémoire du goût

Mais François ne s’arrête pas au fromage. Il fabrique aussi de la coppa, du lonzo, du saucisson. Son passé de charcutier — trente ans de métier, les férias de Nîmes, les veaux à la broche — s’incarne dans chaque pièce suspendue, séchée, frottée à la main. L’odeur est dense. La viande, fondante, révèle le goût du cochon, le porc Nustrale, élevé dans le respect, nourri au châtaignier et à l’herbe grasse.

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Une vie simple, mais pleine

Dans cette maison au fond de la forêt, tout a un sens. Le feu fume les fromages, un client — médecin à la retraite, ami de chasse — est déjà là quand nous découvrons l’endroit. Marianne, aide-soignante de métier, épaule François dans toutes ses tâches. Ensemble, ils forment un binôme complice, discret, solide. Le quotidien est rude, mais il ne se plaint pas. « J’ai mal aux mains, le soir. Mais j’aime mon métier. » François est un enfant du village, un personnage haut en couleur. Sa maison n’est pas indiquée, mais on finit toujours par y arriver. Comme attiré par une odeur, un mot, une intuition.

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Une Corse vraie, sans spectacle

Ce que j’ai trouvé à Lorreto-di-Tallano, ce n’est pas seulement du fromage ou de la charcuterie. C’est une manière d’être. Une façon de résister à la vitesse, à l’artifice, aux choses faciles. La Corse est une île qui vit à son propre rythme, nourrie de gestes anciens, de bêtes qu’on regarde dans les yeux, de fromages qu’on retourne chaque jour comme on tourne les pages d’un livre. François Chiaroni, avec son travail quotidien, incarne un savoir-faire authentique dont il est le gardien humble et tenace.


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